Le duo “RIEN.” nous en dit plus sur le métier de VJ

Certains prônent une expérience nocturne minimaliste, en misant tout sur le son, pour les éternels puristes qui sont là uniquement pour s’en mettre plein les oreilles, tandis que d’autres préfèrent jouer la carte de l’expérience audiovisuelle complète, qui mettra aussi bien nos yeux que nos oreilles en éveil.

Outre les DJs et les techniciens du son, il y a aussi d’autres talents présents lors des soirées que vous fréquentez, et pour les découvrir, il faut cette fois ouvrir les yeux. On connait déjà les régisseurs lumière, qui sont là pour créer une ambiance lumineuse en adéquation avec la musique diffusée, mais il existe aussi un autre type d’artiste, une sorte de héro caché qui contribue à nous mettre d’autant plus dans l’ambiance : les VJs.

VJ, pour Vidéo-Jockey, ce sont ces personnes qui sont à l’origine de ces animations visuelles, souvent projetées sur grand écran derrière le DJ, ou ailleurs dans la pièce/le lieu de l’événement.

À l’aide de son imagination et de son sens artistique aiguisé, le VJ créé des visuels détonants, mixants plusieurs images issues de plusieurs sources différentes. Si l’on devait mettre des images sur des sons, c’est à un VJ que l’on ferait appel.

Comme on se disait que personne d’autre qu’un VJ lui même ne serait mieux placé pour parler de ce métier encore assez mal (re)connu, on a décidé de faire appel à non pas un, mais deux VJ, qui ne sont autres que le duo “RIEN.” !

Kévin et Oscar se sont atellés à la dure tâche de l’interview, pour nous livrer leurs secrets et autres inspirations pluridisciplinaires.

NB : The interview is also available in English, below the French version.


Pouvez-vous vous présenter et présenter le projet “Rien .” ?

K : On a tous les deux fait une école d’art graphique et on s’est rencontré devant une performance VJing dans une soirée techno a Paris.

Nous trouvions que les performances n’étaient pas assez poussées, que la discipline pouvait aller bien plus loin, que le champ des possibles était ouvert et que tout était à faire. Nous avions pas mal d’idées, on en discutait en regardant l’écran dans ces soirées et il nous a paru comme évident de s’y essayer.

O : On mixe des vidéos en live sur de la Techno, EBM. Notre style est orienté vers le cinéma, les images figuratives, pour donner du sens à la musique. Et sur l’autre front on fabrique des instruments MIDI avec des capteurs pour avoir une pratique plus sensible. On commence aussi à attaquer le glitch analogique.


Pourquoi avoir choisi le nom “Rien.” pour un projet axé autour du visuel ?

“Tu as des  idées pour le nom ?”

“Non, j’ai rien, et toi ?”

“Rien non plus.”


En quoi consiste le métier de VJ / quel est son rôle au sein d’un événement ?

K : La discipline consiste, avec les diverses technologies actuelles, à expérimenter sur le vif, des compositions, des associations d’images, de couleurs et de formes ayant une cohérence avec la musique qui est jouée en live. Le travail de montage est également important, on passe la plupart de notre temps a sur Adobe Premiere a découper des films pour en sélectionner les scènes les plus percutantes. C’est un travail finalement assez subjectif, dépendant de notre perception et de notre ressenti musical et visuel.

O : On improvise des visuels sur la musique du DJ. Il faut d’abord savoir faire du son pour comprendre les choix qu’un producteur ou DJ peut faire, ça permet de prévoir la musique. Il faut aussi être passionné de cinéma pour être capable d’ingurgiter des quantités de films et vidéos. Avoir une formation de graphiste pour comprendre les bases de la composition, des couleurs. Et être capable de rester concentré 10h d’affilé sur la musique.

On a eu la chance de démarrer directement avec des bons DJ, c’est plus intéressant car ils ont une histoire et ils savent prendre des risques. On peut donc créer une véritable osmose quand on tape juste. Ce qui me passionne c’est que personne n’a encore réussi à vraiment le maîtriser, à taper juste en permanence. On a donc le sentiment d’apporter une pierre à l’édifice plutôt que de se battre sur des terrains conquis comme en musique ou en illustration.


Comment est faite la sélection de vos images ? D’où tirez-vous votre inspiration ?

K : C’est un travail de rat de bibliothèque, à la différence que l’on troc des livres pour des films. On essaye de passer en revue 1 siècle et demi de créations cinématographiques, autant dire que c’est une mission impossible, cet art est tout simplement abyssal. Nous sélectionnons ce qui nous touche, nous avons tout les deux des goûts différents, ce qui nous permet d’avoir un large spectre d’images. On se tient également à la page sur les créations récentes, bien sûr nous n’avons pas la prétention de dire que nous avons tout vu.

O : On retourne internet avec toujours cette angoisse de manquer un passage excellent. Ça devient boulimique et on doit digguer de plus en plus loin. Ça permet de dépoussiérer des films complètement oubliés qui étaient pourtant faits pour la Techno. On trouve aussi sur Vimeo des vraies pépites qui dépassent pas les 100 vues, ça fait plaisir de les faire vivre devant un public. On prend que des plans dans lesquels on peut se projeter (face caméra, pas trop éloigné, peu d’éléments) pour que les gens se sentent concernés par la vidéo. Enter The Void par exemple est excellent pour ça car on est toujours du point de vue du personnage principal.


Comment définiriez-vous votre style en 3 mots ?

Brut, glitch, cinématographique.


Comment se passe votre processus de création type ?

K : Nous mettons en commun nos montages et nous échangeons nos idées, par exemple, quelle boucle pourrait être impactante avec une autre etc… Disons que 70% de notre travail se passe en amont des lives.

Nous jouons également tous les deux durant notre temps libre afin d’expérimenter d’éventuelles associations d’images et d’effets, pour le reste nous laissons le hasard et l’intuition faire les choses durant nos performances live.

O : La formule magique s’articule entre 3 types de vidéos. Tout comme le DJ a 3 fréquences : Bass, Middle, Treble, nous avons l’Empathie, le Concept et le Mask.

Le Mask c’est comme un calque qui vient par dessus la vidéo, souvent abstrait, c’est une texture, une forme géométrique, un glitch qui donne à la vidéo un aspect particulier. Malheureusement beaucoup de VJs se contentent de ne jouer que des Masks.

Ensuite vient le Concept, c’est un élément identifiable : un objet, un lieu… Le but est de mêler 2 concepts différents qui se relient par un jeu graphique (la composition, la couleur…). De là va naître une idée que chacun va pouvoir s’approprier. L’exemple typique est d’alterner des plans de ville et de nature qui ont la même composition.

Et pour qu’on se sente concerné vient le 3ème type : l’Empathie. Pour pouvoir se projeter dans la vidéo on a besoin de voir un personnage, pas forcément pour s’identifier. Le danger ici est de créer des situations narratives avec les concepts et les personnages comme dans tous les films. Si tu poses ton personnage en train de couper des barbelés ou de courir dans un champ, on va se projeter dans l’histoire, et là, danger, on a une histoire, et qui dit histoire dit popcorn et canapé. Privé des armes de la narration, on doit remonter aux sources du cinéma, à l’essence pure d’une situation.

Une fois que les 3 conditions sont réunies et qu’elles respectent le rythme de la musique, ça attire l’attention et on ne peut plus y échapper.


Comment se déroule une collaboration avec un artiste ?

K : Cela dépend de l’artiste, nous avons des affinités avec certains que nous connaissons personnellement, par conséquent nous travaillons ensemble, nous échangeons, discutons. Mais en général ils ont tous confiance en notre travail et nous laissent carte blanche, comme ça a été le cas avec le titre “Let Your Body Move” de D.Carbone.

O : Pour Cyanure Dance on l’a proposé à Guillaume (I Hate Models). Cette musique était faite pour la fameuse scène du film Possession. Pour le remix d’Alog d’SNTS il nous a donné 3 ou 4 jours et il a fallu télécharger toute la filmographie de Tarkovsky en piratant le wifi du coffee shop d’à côté à Dam, c’était intense. À la fin j’en dormais plus, je devenais fou. C’est un exercice très difficile car la vidéo doit être visionnable 50 fois et il faut qu’on y trouve à chaque fois un détail caché.


La création dont vous êtes les plus fiers ?

L’instrument MIDI à capteur de distances. Il permet de bouger les mains au dessus d’un capteur au lieu de tourner un bouton, ça permet une pratique plus sensible des effets. On s’est lancé dedans sans aucunes connaissances en programmation ou électronique. On a rencontré des gens formidables qui nous ont aidé, c’est magnifique de voir des gens débattre de ton idée et de comprendre absolument rien de ce qu’ils disent. Ça a été une galère incroyable pendant 2 ans, il a fallu apprendre à souder, à dessiner des cartes électroniques, apprendre intuitivement sur le tas, sans marge de manœuvre en cas d’erreur.

En Vjing c’était l’inverse, on a une grande marge de manœuvre car ça regroupe beaucoup de nos passions. Mais personne pour aider à structurer un live, à choisir son set-up, il a fallu tout inventer ensemble.

On a tous l’impression d’avoir plus ou moins vu dans une expo ou sur internet cet instrument MIDI ou du VJing. Ces choses nous paraissent acquises, simples, déjà trop exploitées. En plongeant dedans on se rend compte que c’est tout l’inverse. Ces nouveaux instruments ne sont absolument pas démocratisés et la scène du VJing est à peine naissante. C’est rassurant pour notre génération de voir qu’aujourd’hui encore il y a des domaines nouveaux, des places à prendre.


Comment en êtes vous venu à travailler avec l’agence RAW ?

K :  Par un coup de poker. Cela avait commencé aux premières Order où on s’est rencontré il y a 3 ans. Ils y avaient monté un gigantesque écran LED pendant une de leur soirée et nous leur avions demandé de nous laisser notre chance. Ils ne savaient pas du tout à quoi s’attendre, ne connaissaient pas notre travail car nous n’avions jamais fait de représentation, mais ils nous ont fait confiance cette nuit là, et depuis nous avons continué a travailler ensemble.

O : En allant à leur rencontre je me rappelle que l’un des gars de l’agence m’a dit : “Mais t’es mon voisin du dessus en fait !”. Quand ils nous ont engagé ils savaient que c’était risqué de prendre des VJs vu que le marché était quasi inexistant, personne ne l’a vraiment fait avant eux. Au début c’était vraiment pas évident, certains ingés lumières sentaient qu’on marchait sur leurs plates bandes, les orgas devaient nous tailler une part dans leur budget déjà serré, il fallait se battre pour avoir une place sur scène, jouer parfois 12 heures non stop, bref passer du statut de technicien à celui d’artiste. Sans leurs efforts et leur expérience on serait pas allé bien loin.


Des projets pour l’avenir ?

Des lives sur mesure pour la Possession qui nous a offert la place de résidents, on leur est ultra reconnaissant. Et cet été la Peacock Society et Dour Festival.


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ENGLISH VERSION


Can you introduce yourself and present the project “Rien.” ?

K : We both did a school of graphic art and we met in front of a VJing performance in a techno evening in Paris.

We found that the level was not pushed enough, that the discipline could go much further, that the field of possibilities was open, that everything was to be done, we had a lot of ideas, we discussed it while looking at the screen in these evenings and it seemed obvious to try it.

O : We mix live video on Techno. Our style is oriented towards cinema, figurative images, to give a meaning to the music. And on the other side we make MIDI instruments with sensors to have a more sensitive practice. We also begin to start some analogic glitch.


Why did you choose the name “Rien.” (which means “Nothing” in English) for a project focused on visuals ?

“Do you have any ideas for the name?”

“No, I have nothing and you?

“Nothing neither.”


What is the job of VJ / what is its role in an event ? 

K : The discipline consists, with the various current technologies, to experiment on the spot, compositions, associations of images, colors and forms having a coherence with the music which is played live. Editing is also important, we spend most of our time on Adobe Premiere cutting movies to select the most impactful scenes. It is a work that is ultimately quite subjective, depending on our perception and our musical and visual feeling.

O : We improvise visuals on the DJ’s music. First, you have to know how to make sound to understand the choices that a producer or DJ can make, it helps to predict the music. Then be passionate of cinema to be able to watch quantities of movies and videos. Have a graphic design training to understand the basics of layout, colors. And be able to stay focused 10h in a row on the music.

We had the chance to start directly with good DJs, it’s more interesting because they have a story and they take risks. It can create a real osmosis when it’s well done. What I love is that nobody has really managed to really master it, to be good permanently. So we have the feeling of adding a stone to the building rather than fighting on conquered lands like music or illustration.


How is the selection of your images done ? Where do you get your inspiration ?

K : It’s a library rat job, except that we barter books for movies. We try to review a century and a half of cinematographic creations, it is an impossible mission, this art is simply abysmal. We select what touches us, we both have different tastes, which allows us to have a wide spectrum of images. We are also on the page on recent creations, of course we do not pretend to say that we have seen everything,

O : We flip the internet, always with the anxiety of missing an excellent video. It becomes bulimic and we must digguer more and more far. It allows you to dust completely forgotten movies that were made for Techno. We also find on Vimeo real nuggets that doesn’t exceed 100 views, it’s a pleasure to mix them, to make them live in front of a public. We take only shots in which we can project ourselves (face camera, not too far, few elements) so that people feel concerned by the video. Enter The Void for example is excellent for that because we are always from the point of view of the main character.


How would you define your style in 3 words ?

Raw, glitch, cinematographic.


How is your typical creative process going ?

K : We put together our footages and we exchange our ideas, for example, which loop could be impacting with another one, etc… 70% of our work happens upstream of the lives.

We also play both during our free time to experiment with possible combinations of images and effects, for the rest we leave the chance and intuition to do things during our live performances.

O : The magic formula is articulated between 3 types of videos. Just like the DJ has 3 frequencies : Bass, Middle, Treble, we have Empathy, Concept and Mask.

The Mask is like a layer that comes over the video, often abstract, it’s a texture, a geometric shape, a glitch that gives the video a particular aspect. Unfortunately many VJs simply play only Masks.

Then comes the Concept, it is an identifiable element, an object, a place… The goal is to mix 2 different concepts that connect each others through a graphic game (layout, color…). From there will come an idea that everyone will be able to appropriate. The typical example is to alternate city and nature shots that have the same layout.

And the 3rd type : Empathy. To be able to project ourself in the video we need to see a character, not necessarily to identify oneself, but to have the very basic ingredients of a story. The danger here is to create narrative situations with concepts and characters as we see in every movies. If you put your character cutting a barbed wire or running in a field we will project ourselves into the story of this guy and there is danger, we have a story and who says story says popcorn and sofa. Deprived of the weapons of narration, we must go back to the sources of cinema, to the pure essence of a situation.

Once the 3 conditions are met and if they respect the rhythm of the music, it catches the attention and we can not escape from it.


How is the collaboration with an artist ?

K : It depends on the artist, we have affinities with some of them that we know personally, therefore we work together, we exchange, discuss but in general they all trust our work and leave us carte blanche as it was the case with the title “Let Your Body Move” by D.Carbone.

O : For Cyanure Dance we proposed it to Guillaume (I Hate Models). This music was made for the famous scene of the movie Possession, so I really wanted to do it. For the remix of Alog by SNTS, he gave us 3 or 4 days and we had to download all the filmography of Tarkovsky by hacking the wifi of the coffee shop next door in Amsterdam, it was intense. In the end I couldn’t sleep anymore, I went crazy. It is a very difficult exercise because the video must be viewable 50 times and every time you discover a hidden detail.


The creation of which you are most proud ?

The MIDI instrument with distance sensor. It allows you to move your hands over a sensor instead of turning a knob, it gives you a more sensitive practice of effects. We launched in without any knowledge in programming or electronics. We met incredible people who helped us, it’s great to see people debate your idea and understand absolutely nothing of what they say. It was hard during 2 years, we had to learn how to solder, to draw electronic cards, to learn intuitively on the job without any margin of maneuver in case of an error.

In Vjing it was the opposite, we have a lot of leeway because it includes many of our passions. But nobody’s there to help structure a live, to choose the set-up, we had to invent everything together.

We all have the impression to have more or less seen in an exhibition or on the internet this MIDI instrument or VJing. These things seem to us to be acquired, simple, already too much exploited. While diving in it we realize that it is quite the opposite. These new instruments are absolutely not democratized and the scene of the VJing is just nascent. It is reassuring for our generation to see that even today there are new areas, places to take.


How did you come to work with the RAW agency ?

K : By a poker strike ! It started at the first Order where we met 3 years ago, they had mounted a huge LED screen and we asked them to give us our chance. They did not know at all what to expect, did not know our work because we had never done a performance, but they trusted us that night and since then we have continued to work together.

O : Going to meet them I remember one of the guys from the agency saying to me, “But you’re my top neighbor actually !”. They knew it was risky to take VJs as the market was almost non-existent, nobody really did it before them. At first it was really not easy, some lights ingeniors felt that we were stepping on their toes, organizers had to cut us a share in their budget already tight, we had to fight for a place on stage, sometimes play 12 hours non stop, in short to pass from the status of technician to artist. Without their efforts and experience we would not have gone far.


Some projects for the future ?

Tailor-made lives for the Possession that offered us the place of residence, we are very grateful. And this summer The Peacock Society and Dour Festival.


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